EVOLUTION DRUMS
artisan canadien - Interview

Dossier réalisé par EdrumTD8

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evolution drums

Préambule 

Au départ, l’idée germe dans la tête de MatDino / Mathieu et Thierry / Korbendrum, 2 français expatriés à Montréal, comme moi : on est au Québec, on aime la batterie, il y a des fabricants de batterie au Québec : prenons contact, allons les voir ! On se croise sur la TOB, on sympathise, je ferai partie de « l’aventure. »

Mathieu prend donc contact avec un certain Jean-François Belleau, un artisan à « temps partiel » (lisez l’interview, vous comprendrez que ça n’a rien de péjoratif), qui gère la marque Evolution Drums (http://evolutiondrums.com/). Sa grande particularité est de fabriquer, non pas du multipli, mais des fûts segmentés... Je vous passe les détails gérés de main de maître par l’auto proclamé attaché de presse Mathieu, RDV est pris pour le 1er Mars à Ste Mélanie, QC.

Vous n’êtes pas sans savoir que l’hiver au Canada, il fait frette comme on dit ici, et il neige. Le 1er Mars, on se gelait bien et Montréal était recouvert d’un bon 25 cm de neige. Une petite soupe chez Thierry (véridique) et on prend la route, sous la neige. Ste Mélanie n’est pas nécessairement très loin, mais ce n’est pas non plus la porte à côté : après une bonne heure et demie de route, parfois au mépris du danger, en slalomant entre les bancs de neige et les caribous, on arrive à destination. Enfin presque : là, on chausse les raquettes, et c’est parti pour 2 heures à travers la forêt, en évitant les loups et les ours, particulièrement voraces en cette saison de disette. L’artisan a besoin de calme pour travailler : il l’a trouvé au fin fond de la forêt…

Hem… OK, c’est pas tout à fait ça, mais je suis sûr qu’avec tous les clichés que vous avez sur le Québec, vous y avez cru à moitié, hein ?? 1h30 de voiture, nous voilà chez Jean-François. On s’attendait à un atelier, mais Jean-François reçoit ses visiteurs chez lui, en toute simplicité, dans un sous-sol aménagé… en caverne d’Ali Baba. Je vous laisse apprécier.

 

Tob : Tout d'abord peux-tu te présenter en quelques mots ?

JFB : Je m'appelle Jean-François Belleau, je suis enseignant en histoire/géographie à temps plein depuis 15 ans et j'ai toujours été passionné par la batterie. Depuis tout petit, je tape sur n'importe quoi. Lorsque mon père m'a acheté ma toute première caisse claire, qui était en plastique, j'avais à peine 2 ans... Je viens d'en avoir 40...

Tob : Es-tu toi-même batteur ?

JFB : Oui, je suis batteur. J'ai joué beaucoup étant jeune, je joue toujours de temps en temps avec des amis, mais je n'ai plus vraiment le temps de m'y consacrer. Aujourd'hui, j'en fabrique plus que je n'en joue (rires).

tobTob : As-tu une formation de menuisier ou d'ébéniste ?

JFB : Non, je suis entièrement autodidacte. J'ai toujours été quelqu'un de manuel. Mon père est un artisan et il m'a transmis le goût de travailler de mes mains.

Tob : Quand t'es venue l'idée de te lancer dans la fabrication de batteries ?

JFB : Depuis tout jeune, je "trippe" sur les batteries. C'est un rêve d'adolescent que de fabriquer mes propres instruments. Un beau matin, je me suis réveillé en me disant : "Un jour, je fabriquerai des batteries". Je ne savais pas comment ni pourquoi, mais je savais que c’est ce que je ferais. Puis, avec l'avènement d'internet et l'accès aux informations, le projet a pris forme quelque 20 ans plus tard.

Tob : Depuis combien de temps as-tu concrétisé ce projet ?

JFB : Cela fait 5 ou 6 ans que j'ai commencé mon activité.

Tob : Et combien de temps cela t'as pris pour tout mettre en place ?

JFB : Environ 2 ans. Même si les premières caisses claires étaient correctes, c'est le temps qu'il m'a fallu pour en arriver à un bon rythme de croisière et un résultat satisfaisant.

Tob : Peux-tu nous expliquer le principe de fabrication des fûts en segment ?

JFB : Les segments sont découpés dans une planche de bois soigneusement choisie. Ensuite, ils sont poncés avec grande précision et assemblés entre eux pour donner forme au fût. Ce dernier est ensuite machiné avec un tour de très haute précision.

Tob : Etes-vous nombreux à utiliser cette technique ?

JFB : A ma connaissance non, nous ne sommes que 2 au Canada. Et je sais qu’il y a 2 ou 3 autres fabricants aux Etats-Unis.

Tob : Pourquoi avoir choisi de fabriquer ce type de fûts ?

JFB : Je me suis rendu compte que les fûts en segments avaient plein d'avantages: la solidité, la stabilité dimensionnelle, la quantité de colle 100 fois moins importante que dans un fût en plis. De plus, nul besoin de renforts de chanfrein.
Grâce à ce procédé de fabrication, ces fûts ont une projection et une richesse sonore que les autres n'ont pas. C'est ce qui m'a logiquement orienté vers ce choix.

tob

Tob : Et avec ce procédé, arrives-tu à limiter les chutes de bois ?

JFB : Il y a toujours des pertes, mais j'ai développé une technique pour les diminuer au maximum, aussi bien pour des raisons écologiques qu'économiques.

Tob : Est-ce que fabriquer des fûts segmentés est difficile, comparé aux autres techniques ?

JFB : Personnellement, je crois que c'est une des techniques les plus difficiles. J'ai travaillé fort pour être capable de maîtriser cette technique car il y a beaucoup d’étapes à franchir avant d’obtenir un produit fini de qualité. Ça demande vraiment un équipement spécialisé et notamment un tour capable d'accueillir des fûts de très gros diamètre. Le mien peut tourner des fûts allant jusqu'à 32" (81 cm).

Tob : Justement ce genre de format est à la mode en ce moment...

JFB : Bon, je n'en suis pas là encore, mais je pense être capable de prendre de telles pièces... Jusqu'à maintenant, je ne suis pas allé au delà de 22".

Tob : Ce qui te permet de fabriquer des kits complets. Peux-tu nous donner un ordre de prix ?

tobJFB : Oui bien sûr, je peux faire des kits complets. Le coût dépend évidemment de la taille des fûts et du bois choisi. Par exemple un kit jazz en érable 12, 14 (toms), 18 (grosse caisse) coûte à peu près 3200$ (environ 2000€).

Tob : Pour concevoir des fûts de cette taille avec ta technique, tu as sans doute des secrets de fabrication.

JFB : Oui, évidemment. Les secrets ne sont pas ici, mais à l'atelier où je fabrique les fûts. Il y a beaucoup de gens qui voudraient le visiter, mais pour le moment je ne suis pas prêt à les révéler, car il y en a plusieurs sur lesquels je travaille depuis plusieurs années.

Tob : Donc, ce n'est pas ici que tu fabriques tes fûts ?

JFB : Non, mon domicile me sert juste d'atelier de montage. Le découpage, l'assemblage, et le tournage des segments se font dans un autre atelier, où je peux faire de la poussière…

Tob : Nous avons vu que tu n'étais pratiquement pas limité dans le diamètre des fûts. Qu'en est-il de l'épaisseur ?

JFB : Je peux aller de 1/8" (3,2mm) à pratiquement 1" (25mm). Mais par défaut, je propose des fûts standards de 3/8" d'épaisseur (9,5mm).

Tob : Et au niveau de la solidité comment se comportent-ils ?

JFB : Ce sont des fûts très solides car les pièces de bois sont assemblées comme des briques. Par exemple, ils sont plus solides que les fûts en douves, qui eux ne sont assemblés que verticalement. J'ai d'ailleurs un ami qui pèse 280 lb. (125 kg) avec qui j’ai testé la rigidité des fûts. Ils supportent facilement son poids lorsqu'il s'assoit dessus sans plier ni craquer... En plus d'être solides, les fûts segmentés restent stables avec le temps. Ils ne se déformeront pas. Du fait de leur fabrication, ils ne subissent aucun stress comme les fûts cintrés ou multi-plis car le bois ne travaille pas. Ils n'ont par ailleurs pas besoin de renforts de chanfrein.

Tob : Utilises-tu du bois local ?

JFB : Oui, l'érable en particulier et certains autres bois domestiques comme le cerisier, le chêne et le noyer. J'ai un fournisseur ici à Ste Mélanie. Pour les bois exotiques, j'ai d'autres fournisseurs dont un à Montréal.

Tob : Et ces bois exotiques, ne sont-ils pas protégés ?

JFB : J'utilise autant que possible des bois qui sont certifiés FSC (Organisation de gestion des forêts). Il faut être vigilant à l'achat, car les bois de mes fournisseurs ne sont pas tous certifiés.

Tob : Est-ce que l'essence utilisée à une influence importante sur le prix ?

JFB : Les essences exotiques sont évidemment plus chères, mais pour une caisse claire, il ne s'agit que de quelques dizaines de dollars de plus. Mais, si on va dans l'excessif, pour certaines essences cela peut-aller jusqu'à plusieurs centaines de dollars de plus rien que pour un fût.

Tob : Y a-t-il des types de bois que tu préfères travailler ?

JFB : Je dirais plutôt qu'il y a des bois que j'aime moins travailler que d'autres. Comme par exemple l'amarante qui est un bois très dur, donc plus difficile à travailler. Mais, il n'y a cependant pas de limite, je peux travailler n'importe quel bois et satisfaire toutes les demandes.

Tob : Il y a des limites dans les qualités sonores quand même. Tu nous as montré un fût en pommier, est-ce que ce bois présente un intérêt ?

JFB : En fait, ça c'est plus pour expérimenter. Le pommier est environ 30% plus dur que l’érable. Il possède donc des qualités acoustiques et esthétiques très intéressantes. Étant donné qu’aucune compagnie n’offre des fûts en pommier, c’était une belle occasion de me démarquer. En fait, j'aime bien aller en dehors des sentiers battus et cultiver la différence.

Tob : Et quels sont les différents bois que tu as travaillés à ce jour ?

JFB : Erable local, Orme, Mélèze, Bouleau, Amarante, Bubinga, Teck, Pommier, Cerisier, Noyer, Chêne blanc, Jatoba, Cocobolo, Kauri ancient et beaucoup d’autres…

Tob : Qu'est ce que le Kauri ancient ?

JFB : C'est un bois très ancien comme son nom l'indique. Il provient d'une forêt qui a été ensevelie naturellement il y a 50 000 ans dans les marais en Nouvelle-Zélande et qui a, de ce fait, été parfaitement conservé. C’est le plus vieux bois qui se travaille encore connu sur la planète. J'ai d'ailleurs volontairement donné à la caisse claire une finition ''vintage'' en y montant des cercles en laiton.

Tob : Justement peux-tu nous parler de l'accastillage que tu proposes ? Est-il possible de choisir ?

JFB : Par défaut, l'accastillage est chromé. Je mets des cercles emboutis de 2,3 mm, un déclencheur DUNNETT, des coquilles en laiton de type ''tube lugs'', un timbre PURESOUND et des peaux EVANS. Toute la visserie est en acier inoxydable. Le client peut évidemment choisir une configuration différente s'il le souhaite.

Tob : Et au niveau de la finition, apparemment tu joues la carte du naturel, même si certains fûts semblent être teintés ?

JFB : Il n'y a aucune teinture sur les fûts, c'est vraiment leur couleur naturelle. Ils sont simplement vernis. Il y a une dizaine de couches, toutes poncées, et la dernière est polie à la main. J'ai déjà fait des essais de teinture, mais cela ne s'avère pas concluant à cause des différences du grain entre chaque segment.

Tob : On voit que certains de tes fûts sont en quelque sorte "hybrides" avec des essences mélangées, est-ce que cela à une influence sur le son ?

JFB : A mon sens, pas vraiment, car ceux que l'on voit là ne présentent que deux petites bandes vers le centre du fût et ça ne change pas grand chose, c'est purement esthétique. Pour que le son soit influencé il faudrait avoir une grosse bande ou un fût avec la moitié d'une essence et la moitié d'une autre.

Tob : Une autre particularité, ton système d'évent, peux-tu nous expliquer ?

JFB : Oui, alors ça c'est une petite théorie que j'ai... En fait, je perce un petit trou de 1/8" tous les deux tirants dans l'alignement de la coquille, en bas du fût. Lorsqu'on frappe la peau, l'air se déplace naturellement vers le bas et sort de manière plus égale que lorsqu'on a un seul évent au centre du fût. Ce procédé a également pour effet de réduire les harmoniques.

Tob : Proposes-tu d'autres matériaux que le bois pour tes fûts ?

JFB : Pour le moment je me concentre sur le bois, mais il est prévu que je propose d'autres matériaux à court terme, comme par exemple le cuivre, l'acier, le titanium ou même la fibre de carbone, fibre de verre, kevlar, etc... Pour ces fûts, il ne s'agira que de perçage et d'assemblage.

Tob : Parles-nous maintenant de ta clientèle. Qui est-elle et d'où vient-elle ?

JFB : Principalement québécoise et canadienne. Les américains commencent à parler de moi aussi, notamment grâce au DRUMFEST (salon de la batterie qui a lieu tous les ans à Montréal) et de mon site internet.

Tob : Et pourquoi pas bientôt des Français ?

JFB : Bien sûr, je l'espère, cela pourrait être intéressant (rires).

Tob : D'ailleurs, si demain un européen venait à te commander un kit, as-tu les moyens logistiques pour répondre à sa demande ?

JFB : Bien sûr, ce n'est pas plus compliqué que d'envoyer un colis dans le reste du Canada ou aux Etats-Unis. Il faut juste bien emballer les produits et les assurances des transporteurs nous couvrent en cas de problème.

Tob : Y-a-t-il une garantie sur ton matériel ?

JFB : Oui, je garantis les fûts que je fabrique pendant 5 ans à partir du moment où aucun abus d'utilisation n'a été constaté et l'accastillage est garanti 1 an.

Tob : Est-ce que tu as des distributeurs, ou bien tu ne vends qu'en personne ?

JFB : J'ai une entente avec un magasin de Montréal qui a l'exclusivité sur le secteur. Pour le reste, je fais ça en personne. J'ai essayé avec d'autres magasins, mais c'est un peu difficile car peu de batteurs connaissent les fûts segmentés. Tous reconnaissent que c'est de la très bonne qualité, que cela sonne super bien, mais ils semblent encore un peu réticents à l'idée d'investir dans un produit différent des ''standards'' et dans une marque au nom peu connu. C'est d'ailleurs un de mes challenges que de faire mieux connaître ce type de fabrication.

Tob : Justement, comment gères-tu ce côté marketing ?

JFB : J'ai mon site internet et une page sur le site ‘’myspace’’. Plusieurs magasins parlent de moi et le bouche à oreille commence à faire son effet. Quand je le peux, j'essaie d'être présent dans différentes expositions. Mais, ce n'est pas toujours facile de dégager du temps. Je suis un peu entre deux feux car comme je le disais précédemment, pour le moment, ce n’est pas mon principal métier.

Tob : Et prévois-tu abandonner ton métier d'enseignant au profit de celui-ci ?

JFB : Petit à petit, Evolution Drums se taille une place dans le marché très compétitif de la batterie haut de gamme. Beaucoup de batteurs et collectionneurs apprécient mon travail. Et si ce n'est pas forcément rentable pour le moment, j'aimerai à court terme pouvoir m'y consacrer à temps plein. Il s’agit d’être patient et ça viendra.

Tob : Et si cela venait à prendre de l'ampleur, penserais-tu à faire sous-traiter ou ''industrialiser'' ta production ?

JFB : Non, ce qui m'intéresse, c'est de garder le côté artisanal. J'ai créé cette compagnie seul, je fabrique et assemble tous mes kits et caisses claires moi-même de A à Z. Je tiens à conserver cet esprit de qualité de fabrication ''haut de gamme''. Et évidemment garder une communication directe avec mon client. C’est la clé du succès.

Tob : C'est incroyable que tu fasses tout cela seul... Ça doit représenter énormément de temps ?

JFB : Et bien, pour prendre un exemple, au début pour une caisse claire il me fallait environ 20h de travail. Ce qui était beaucoup trop. A ce jour, j'ai réduit ce temps de moitié. C’est encore beaucoup de travail car chaque instrument est fabriqué avec beaucoup de minutie.

Tob : Enfin, une dernière question, pourquoi ÉVOLUTION DRUMS ?

JFB : Simplement parce que ma technique de fabrication constitue une ''évolution'' très poussée dans ce domaine par rapport aux techniques de fabrication conventionnelles. C’est une méthode de fabrication très ‘’évoluée’’ !!!

On a fini par une séance de photos et d’enregistrements : vous trouverez d’ailleurs plus de photos et des extraits sonores sur le site de Mathieu et Thierry : http://drumsamples.blogspot.com/.

Et puis il a fallu partir : on a bien pensé pendant 5 minutes à kidnapper Jean-François et à embarquer son petit kit en bubinga… Mais on s’est dit qu’on avait tout intérêt à le laisser continuer à travailler et produire ses trésors. Et puis après presque 4 heures passés dans son sous-sol, à abuser de son hospitalité, on lui devait au moins un peu de reconnaissance !

Nous tenons donc à remercier Jean-François à la fois pour son travail, son accueil, sa gentillesse et sa patience. En espérant que ce dossier te satisfera.

Et je remercie Thierry et Mathieu pour leur travail sur ce dossier : si j’ai effectivement participé à l’interview, je n’ai finalement écrit que l’intro et la conclusion. Tout le reste est à mettre à leur crédit. Merci les gars.

EdrumTD8 - Juin 2008

La Toile des Batteurs