Interview : FRANCK VAILLANT

Par Guillaume Pihet

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Texte alternatif

Batteur, compositeur, bidouilleur sonore, Franck est un aventurier, un rythmicien de génie qui sait apporter sa touche personnelle dans n'importe quel projet. Et des projets, il en a eu, et en a beaucoup encore. Notamment son propre groupe : BENZINE, dont le deuxième album "Spirea", vient de sortir chez Yolk. Rencontre avec un sacré phénomène, un mec cool, aussi atta.chant que sympathique. N'hésitez pas à faire un tour dans sa grotte, son tout nouveau site : www.franckvaillant.com.

Tob : Peux-tu te présenter, ton parcours, tes formations ?

Franck : Je suis un parisien né dans le 18eme, mon grand père adoptif était musicien, contrebassiste. En fait son vrai job c'était architecte, et lui et son père avaient mis au point le carreau de plâtre, mais ces emplâtrés ont oublié de déposer le brevet, et se sont fait piquer l'idée... Donc, chez lui il y avait plein d'instruments de musique genre trombone, violon, piano, guitare, et lui jouait de la contrebasse, il avait son orchestre, le genre avec les pupitres en bois avec son nom dessus, il jouait au casino de Nogent et sur les bords de Marne. J'ai encore des affiches et des programmes de festival de jazz ou on le voit avec Roby Davis, Django Reinhardt... Il voulait m'apprendre la musique, le piano ou n'importe, et moi imbécile, je préférai jouer au big jim ou au lego ! En fai j'ai tout appris sur le tas comme on dit, quel dommage aujourd'hui je lirais a vu et je jouerais 4 instruments!

Tob : qu'est-ce qui t'a donné le virus de la batterie ?

Franck : Mes deux meilleurs copains jouaient de la basse et de la guitare, je me suis mis à la guitare, j'adorais Iron Maiden, Led Zeppelin, Police, mais je jouais avec trois doigts et tout le temps les mêmes conneries de riffs de Metallica. Je me souviens que ma première guitare était une Gibson Les Paul avec un ampli Mesa Boogie, du super matos que j'avais payé rien du tout, et moi je voulais une strat' comme mes idoles et je suis allé rue de Douai à Paris : un vendeur de je ne sais plus quel magasin m'a échangé tout ça contre une pauvre strat' imitation Fender et un ampli Peavey pourri, et moi j'étais content comme ça, j'avais la guitare de la même couleur que Kirk Hamett..... Si je le recroise celui là...

Plus tard le père de Bogdane le guitariste a récupéré une batterie, on allait dans sa chambre de bonne monter la batterie et on se défoulait comme des malades pendant 2h. Puis par la suite on s'est dit que le groupe serait super avec moi a la batterie, alors ok j'ai échangé ma guitare contre cette batterie. C'était une batterie "Orange" en acajou du Gana, genre toms de 12, 13, 14, 16 grosse caisse 24" caisse claire Gretsch round badge, et des cymbales avedis et aussi des vieilles K, mais encore une fois je ne connaissais rien et je me suis fait roulé avec tout ce matos, et j'y ai perdu en échange, moi je voulais des octobans, des cloches, des rototoms, des gongs etc (ça n'a pas changé beaucoup d'ailleurs!)

Puis je me suis inscris à l'American School of Music de Paris, et je me souviens du seul cours que j'ai pris avec un type qui puait le calva, dans une petite cave humide. Il m'a donné la première page de rudiments avec un métronome et des baguettes en métal sur un tampon en caoutchouc, et ouais!!!! vas y, fait m'en 20 fois 'cui là, puis 'cui là!!! Laisse tomber l'angoisse! j'y suis jamais retourné, mais du coup j'ai un sérieux manque de technique...

Tob : tes groupes et artistes que tu as accompagnés.

Franck : J'ai continué avec ce groupe Razzle Dazzle, maquette au 4 pistes, concerts dans des lycées, galères, on tournait en rond mais j'ai appris pleins de trucs... Puis j'ai monté avec Fred Galiay Chamaéléo Vulgaris, on était fou de King Crimson on fumait des joints, on prenait des acids en écoutant ces disques. Et là j'ai flashé sur Bill Bruford et Daniel Humair. Tout à coup mon attention s'était aiguisée et j'entendais mieux ce que jouaient ces batteurs, je ne jurais que par ces deux musiciens et les groupes dans lesquels ils jouaient. Je me souviens aller en solex sous les ponts du périphérique ou dans les pires zones pour jouer de la caisse claire comme un sourd, parce qu’on m’avait raconté que Christian Vander jouait de la batterie sous l’eau, ou qu’il mettait une pièce contre le mur et la maintenait en place en frisant dessus ! Ah ah ah…

Puis plus tard après avoir foiré ma scolarité, j'ai rencontré Sarah Murcia (qui est toujours ma meilleur amie), une musicienne avec qui je joue encore dans Caroline, son groupe, ainsi qu'avec Fred Poulet et d'autres trucs. On a fait pleins de groupes ensemble, appris un tas de musiques, écouté le catalogue ECM les trucs M'Base, Aka Moon, Fred Frith, Shoenberg, les Stray Cats, enfin tout ces trucs qu'on retrouve dans notre jeu à chacun aujourd'hui.

J'ai monté un groupe qui s'appelait A.I.R on répétait à l'hôpital éphémère un lieu vraiment dingue où se croisaient plasticiens, photographes, couturiers, musiciens. Je me suis incrusté dans les locaux de répétition de Lofofora, Human spririt, FFF, j'y ai rencontré de supers musiciens qui sont devenus des amis. Avec A.I.R on a gagné les découvertes du Printemps de Bourges et on s'est séparé pour mésentente ! Encore tout à recommencer...

Plus tard j'ai vécu dans un squat du nord parisien "la Moskowa" ou j'ai rencontré Jérôme Boursault qui est un parolier fantastique, et des anciens de la Mano, les Lofofora, plein de groupes se sont montés et démontés, Varans de Komodo, les Moskokids, puis Kabal, Black Pyramid. J'ai commencé à travailler avec Jean Luc Lehr les musiques à mesures différentes de ce que je connaissais. J'ai participé à un disque, et le morceau en question à enregistrer était un double groupe, et les mesures étaient des 6 trois quart, 5 et demi, et il fallait qu'en même temps je garde une clave en croche pointée, mais je ne savais pas encore lire ! J'ai dû apprendre tout par coeur.

A cette époque je jouait dans la mécanique vivante, un spectacle de rue et Franz Clochard un ancien du cirque Archaos avait créé la "toupie" un camion bétonneuse avec la toupie en plexiglass, on était quatre musiciens à l'intérieur attachés avec des sangles de parachute en string avec des crêtes, et le camion déambulait dans des villes pendant les festivals d’été en tournant, et donc on jouait en tournant à 390 degrés et aussi la tête en bas, des fois pendant trois heures d'affillées ! C'était très physique, la musique était pas terrible, mais on s'amusait bien. Il y avait Sarah, seb Martel, Or Solomon, Magic Malik. D'ailleurs quand je vois des Hardos qui fond des solos de batterie de 5 minutes avec le pratos qui se met à l'envers et 5000 personne qui hurlent, je trouve ça "sympa".

Puis j'ai rencontré Sylvain Cathala et j'ai intégré Print. En fait c'est marrant je me souviens comment j'ai intégré le groupe, je jouais dans Chamaéléo Vulgaris et la musique devenait trop bruitiste, et j'avais envie de jouer des rythmes nouveaux, des formes. Et le batteur de Print lui voulait le contraire ! Hahaha on a échangé de groupe ! c'est drôle. Print est un groupe génial, la musique de Sylvain est très belle, on a fait des disques et des concerts et nous avons pleins de projets, c'est un groupe pour la vie je crois...

En 1999 Arthur H m'a téléphoné pour me proposer d'auditionner pour rejoindre son groupe. Je ne connaissais pas, mais tout le monde m'a dis ouais c'est super vas y ! Ok. J'ai été pris et on a joué plusieurs années ensemble. Il y a eu de très bons moments et d'autres un petit peu chiants. J'ai appris plein de trucs tant humains que musicaux. Un moment donné mon pote Cyril Atef filait souvent mon numéro pour des auditions, ou je le remplaçait avec l'orchestre de la Lune et Yves Robert le tromboniste. Il y avait de bons musiciens dans ces groupes, genre Christophe Monniot, David Chevalier, Hélène Labarrière, Marc Ducret, Louis Sclavis, Laurent Dehors, il y a eu de bons moments de musique.

Je jouais aussi avec des belges (j'adore les belges !) Mad spirit ! avec la chorégraphe Fatou Traoré. On avait dix morceaux de musique ( rien en 4/4) et on jouait avec les danseurs (genre hiphop-acrobatique-danse contemporaine) sans prévoir l'ordre des morceaux ou le tempo de ceux-ci ... ça créait une excitation unique et des spectacles uniques aussi. Alors tu avais intérêt à connaitre tous les morceaux et les parties de tous les autres instruments sinon c'était la cata !

partition

Déjà ça me passionnait ces morceaux que tu peux jouer à plusieurs vitesse, découpes.... Je te donne un exemple : cette ligne de basse est en 35 doubles croches, elle s'articule en quintolets. Mais on la jouait aussi en accentuant toutes les 3, 4, 5, doubles croches par exemple. Il faut être capable de jouer n'importe quoi en la chantant, en ayant conscience de chaque espace entre les notes. C'est amusant, j'adore. J'ai fait un disque avec Thôt, on était deux batteur , mon ami Christophe Lavergne qui est un grand musicien ! Quel classe ce mec ! je vous conseille d'aller l'écouter en concert avec un de ces groupes.... Dans ce groupe de 11 musiciens les parties de batteries étaient complémentaires et nous nous retrouvions parfois à jouer dans des débits différents. Christophe va jouer des quintolets pendant que moi je joue des septolets dans le même espace. Ou bien nos charleys marque la même pulse et on va jouer des débits différents et se croiser parfois. Les sensations sont fortes, et la musique est très intense, je te conseille d’écouter ce disque.

Tob : Tes projets actuels ?

Franck : Lo'Jo m'occupe pas mal de temps, on joue un peu partout dans le monde, et venons d’enregistrer un nouveau disque prévue pour mars 2009 . Print a un nouveau repertoire en quartet un autre en octet et une autre avec D’ de Kabal le slammeur. J’ai un duo Slam/batterie avec D’ c’est une expérience extrème comme j’aime ! Caroline on viens de sortir un disque chez label bleu, on a un vrai tourneur et une douzaine de dates à venir. Fred Poulet, tu connais ? quel classe ce type, on a fait une création pour le festival d’amiens, on jouai sur scène devant un écran avec un film réalisé par Fred, avec des dialogues en directe entre lui et Izia Higelin l’actrice du film, on a passé une semaine de dingue avec fiesta tout les soirs. Il y a une dixaine de représentations à venir…., 69 sextet on joue pas souvent, c’est du rock bruitiste, double trio deux batterie deux basses, sax et trompette éléctriques. Benzine mon groupe j’ai un disque, le deuxième, qui sort le 13 octobre et j’ai écris deux autres répertoires mais je cherche le fric pour tout ça et c’est pas évident de faire ça en plus d’être sideman . Avec Harragas on a enregistrer notre premier disque cet été à Marackech qui sort bientôt….. et d'autres groupes mais je vais abréger un peu! Sinon j'adore remplacer au dernier moment , apprendre les morceaux, me mettre dans la peau d'un mec sur le vif, jouer un nouveau son, une nouvelle batterie/ disposition, Aaaaah j'adore ça!!! Appelez moi!!!!!

Tob : Et Ton "Bébé", Benzine ? Comment composes-tu ? as-tu travaillé l'harmonie ? Explique nous ton concept. Ton 2ème album est enregistré, j'ai eu la chance et l'honneur de pouvoir l'écouter, je trouve, entre autre, le ralentissement lent et progressif de la plage 2 vraiment magnifique, très bien géré, c'est amusant de la part d'un batteur !

Franck : Oui, merci Guillaume. En fait le premier disque que j'ai fait sous mon nom chez Signature Radio France est très electro-cinématographique-situationniste-bruitiste-rythmical-urbain.... Il y a des sons que j'ai enregistrés à l'autre bout du monde que j'ai mélangé avec les escalators des Halles, des rythmes que j'ai joué avec 40 de fièvre que j'ai remixé en regardant Derrick en mangeant des extras, une poésie dite par Arthur H saupoudrée sur une composition cosmico-ravelienne en 3 contre 7 , une partie de ping pong endiablée réarrangée avec deux vitesses 4 et 5 dans le même espace. C'est très varié. Je joue de la batterie sur trois ou quatre morceaux je crois. Mais des disques comme celui là, j'en ai trois dans mes tiroirs.... Pas facile à vendre ! Mais je m'en fous, je sais que c'est de la musique intense et sans compromis et c'est déjà une chance de faire des disques de nos jours. Je ne plaisante pas avec ça.

Aussi, j'aime provoquer l'auditeur. J'aime poser des questions. J'aime bien la provocation, elle est parfois perçue comme négative. Mais provoquer ça fait bouger les choses. J'aime que l'auditeur se dise "qu'est ce qu'on m'a fait là?" Lionel Baier un réalisateur que j'aime dis : "C'est les trucs qui dérapent qui sont important dans la vie" et je le rejoint. J'aime que la musique provoque des sensations, et quand dans Madadayo la deuxième plage de Benzine Vol.II, dont tu parlais tout à l'heure, on doit improviser sur une petite ritournelle en sept temps mais en ralentissant progressivement, cela donne une sensation de lâcher prise, d'un paysage qui s'épure, de tomber, de couler, alors qu'à jouer, c'est bizarre, comme dans ces rêves ou tu veux t'enfuir parce qu'il y a un rat géant qui s'approche pour te dévorer et que tu cours comme une grand-mère. (un de mes derniers rêves)

J'aime me mettre sur scène où je ne peux pas jouer des "plans" ! Des fois j'écoute un disque ou même je joue dessus, et je peux prévoir ce qui va se passer sur chaque plages. Je ne comprend pas cette attitude dans la musique. C'est quand même pas compliqué de faire un effort. Des fois une petite syncope agaçante toutes les trois mesures va créer une tension fantastique dans une chanson insipide. Il y a des artistes qui sont de vrai vedettes aujourd'hui et qui sortent des disques qui semblent faits par des immitateurs d'immitateurs d'eux même ! Comment faire pour que en quelques mesures on reconnaisse l"artiste" à coup sûr.... C'est Mac Donald bien sûr !

En fait j'aimerais quand je serais vieux regarder derrière moi et me sentir bien, avoir le sentiment d'avoir fait de la musique toute ma vie et pas "le métier". Les bons clichés tic boum tac derrière un chanteur ou une chanteuse du moment j' espère ne pas être obligé d'en vivre un jour. Je ne dis pas que les gens qui vivent de ça sont nazes ou quoi, juste que c'est tellement l'autoroute et le train train des banalités que moi ça me fait fuir vers les petits sentiers qu'on va retailler à la machette derrière les pionniers.

Tob : tu sembles toujours te réinventer dans ton jeu, tenter d'autres voies, hors de tout cliché, ce qui apporte, selon moi, beaucoup d'excitation et de fraîcheur. Tu aimes sortir des sentiers battus ?

Franck : Euh, pas facile ta question. Oui j'aime pour moi. Je pense qu'avant tout, je joue de la batterie pour moi, pour la musique, puis pour les autres . Le public ne m'intéresse pas, je veux dire son avis, ou disons, plus maintenant. J'ai fait cette erreur des fois de débarquer dans les loges et de dire " hey les mecs, y va falloir y aller cool ce soir, y a que des vieux dans la salle!! ou le contraire! De se retrouver devant 10000 personnes et de se dire qu'on doit virer les morceaux "lents" de la liste.... C'est stupide. On doit jouer ce que l'on aime, pas servir la soupe. C'est trop facile "d'animer la soirée". Le nombre de festivals où je me suis produit qui ne proposaient que le même style de musique c'est ahurissant ! C'est aussi écoeurant que de manger des moules frites pendant trois jours, bon je sais j'exagère, mais moi je suis comme ça, je ne peux pas me taper trois concerts du même genre de musique dans la même soirée . Prenons l'exemple sur les Womad festivals de Peter Gabriel, quelle variété ! Je me souviens devant 20 000 personnes en Nouvelles Zéanland : du rock, de la musique indienne, Zap Mama, les tambours de Dulsori de Corée, une chanteuse folk avec sa petite guitare , nous LO'JO, des danses de Maoris, du Hard rock cubain.... et le public est à fond les bras en l'air !

Vraiment c'est la dé-évolution totale cette uniformité dans la culture, vive le décloisonnement des genres ! Pardon je m'emporte ! Oui j'aime bien faire ce qui me chante dans la vie. Du matin au soir, de ma cuisine à ma batterie. Mais tu sais c'est mon tempérament qui est comme ça, et des fois je joue comme une bille un soir parce que j'ai décidé au dernier moment de changer de disposition et de materiel, ou changer tous les rythmes sans prévenir les autres ou n'importe quelle nouveauté qui va rompre une habitude naissante .

Jean de la Fontaine a dit : "Même la beauté, tant soit exquise, rassasie et saoule à la fin. Il me faut d'un autre pain : Diversité, c'est ma devise."

Tob : Que ce soit dans Benzine, Caroline ou Print, vous êtes souvent bien loin des 4/4 habituels, vous jouez des métriques de dingue, comment travailles-tu les mesures composées, impaires, les longs cycles etc...

Franck : En fait je ne travaille pas souvent. Quand j'entend un truc qui me plait je le travaille mentalement. Des fois je charge mon séquenceur préhistorique "QY20" d'une ligne de basse, d'une grille, d'un tala, et je vais m'exciter dessus pendant 2 heures à improviser, chercher l'équilibre musical qui est dans ma tête. Ou simplement faire du Jazz sportif, les roulements que je n'oserai jamais faire en concerts, mais qui fond du bien ! Ce temps passé à pratiquer aiguise les réflexes, donne de l'indépendance. Mais je ne suis vraiment pas un type organisé, je n'ai aucune suite dans les idées, et c'est plutôt à la petite semaine que mes passions naissent ! Un jour j'écoute Chander Sardjoe, Vinnie Colaïuta et je vais me passionner pour les paradiddles et puis la semaine d'après c'est les tambours coréens et je vais pratiquer qu'avec deux grosses caisses et des toms basse avec des baguettes 2B.

En ce moment c'est les balais et aussi un travail sur la main droite qui m'occupent l'esprit. Aussi j'aime bien chanter des trucs et claquer des doigts toutes les cinq ou sept doubles. N'importe quoi en fait, j'aime bien l'idée d'apprendre au moins un truc nouveau chaque jour. Tu sais c'est une chance d'avoir en plus de nos revenus de musiciens les Assedic qui comblent les jours off, et je culpabilise vite de glander une journée...

Tob : Qu'as-tu en tête lorsque tu joues ? Une mélodie ? Un thème ? une ligne de basse ? Un motif rythmique ?

Franck : Je me demande comment je vais payer mes factures si je continue à jouer ces musiques de tocards..... ( ha ha ha) Et bien tout dépend du morceau, tout dépend de mon humeur et aussi bien sûr de mon niveau de connaissance de l'univers dans lequel j'évolue à ce moment.... D'ailleurs quand je vais jouer avec Print un nouveau morceau (comme c'est le cas en ce moment, pour certains passages je serai plutôt dans un placard que dans un univers! ) Il faut des heures de travail pour être capable de s'exprimer avec musicalité et d'exploiter le matériau proposé par les compositions de Sylvain Cathala, enfin pour moi.

Tob : Tu improvises beaucoup non ? Comment arrives-tu à trouver le bon compromis entre technique et musicalité ?

Franck : A vrai dire ce n'est pas une recherche, je ne pense pas à ça. Certaine personnes vont vibrer à l'écoute du groupe dans le quel je joue, d'autre vont aller au bar, les musiciens vont se dire, oh c'est compliqué, d'autre vont comprendre et suivrent les cycles et apprécier d'autant plus. La perception sera différente pour chacun d'entre nous. Mais effectivement, en règle générale j'improvise beaucoup.

Tob : Lorsque je t'ai vu jouer, je t'ai trouvé relax, très fun, décontracté, mais en même temps c'était très technique, rapide, et tout ça en envoyant le boulet s'il vous plait ! Je me dit en t'écoutant, que tu fais une musique "riche" sans te prendre la tête.

Franck : Oui ça me vient comme ça, je suis formidable.... hahaha.... Euh merci, et bien je suis heureux que cela puisse apporter quelque chose à ceux qui m'entendent, parce qu'au fond de moi ce n'est pas si relax que ça. C'est vrai, tu sais dans mon studio, pour moi, je joue tellement bien, je suis relax, tout est fluide, je joue tout ce que j'entend ou imagine, et puis sur scène oulala c'est pas pareil, mais j'ai bon espoir....

Tob : tu me disais l'autre jour que tu aimais changer sans cesse de configuration, d'explorer de nouveaux sons, entre tes octobans faits maisons et tes Simmons, tu as de quoi suprendre ! tu te surprends toi-même des fois ?

Franck : Oui il m'arrive de me surprendre bien sûr, heureusement sinon j'arrête tout. Si tu joues un pattern que tu as inventé (ou pas) sur d'autres éléments avec des accents différents, et bien cela devient un nouveau pattern, et parfois c'est vraiment surprenant. Comme les timbres vont dénaturer un rythme cliché. L'autre jour je me suis amusé longtemps avec une batterie éléctronique j'ai juste inversé Grosse caisse et caisse claire et j'ai jouer les rythmes de base, et avec ça j'ai trouvé un paquet d'idées de tourneries. C'est vraiment bizarre ce concept de poum tac, alors qu' un groove avec tout inversé tourne très bien. Mais attention, à faire des trucs comme ça on y prend vite goût, et on se ferme des portes pour vivre de la musique ! Alors toi qui est jeune et qui lit ceci, prend garde à toutes ces musiques subversives, riches et colorées, elles pourraient t'emmener loin, très loin !

Tob : Accordes-tu beaucoup d'importance au son ? de ta batterie et des autres éléments qui composent tes sets? Es-tu un pinailleur du tirant ?

Franck : Ca oui, si je fais un nuage de cymbale aux mailloches et que le pied fait du bruit, c'est insupportable pour moi. Si quand je joue un tom, le timbre de la caisse claire vibre, je fais quelque chose. Mais en même temps, je suis tombé sur des batteries pourries en Asie, et en Afrique ou en France qui sonnaient génial, comme un orchestre de poubelles. Souvent, en un coup d'oeil je peux comprendre pourquoi une batterie ne sonne pas, j'adore ça, je crois que je devrais faire ça comme job, je m'inquiète souvent en me disant que je ne vais pas pouvoir vivre comme ça éternellement de mon bon plaisir de taper sur des tambours et d'écrire de la musique. Alors qu'Osthéo pour batterie, ça c'est pas mal!

Tob : Quels sont les cd qui te sont indispensables ? quelle musique écoutes-tu en ce moment ?

Franck : Zappa pourrait me suffire par la richesse de son oeuvre sublime . Et je ne connais pas tous ses disques, l'autre jour je me suis fait avoir dans un blind test pour Jazz Magazine, le journaliste à passé un morceau de Hot Rats que je n'ai pas trouvé et je me suis tapé la honte devant les autres membres de Caroline qui me croyaient Fan absolu.

En ce moment j'écoute ESP de Miles Davis, 10 000 days de Tool, les trios de Ravel, Fractured Fairy tales de Tim Bern, Sviatoslav Richter comme génial interprête, Uh huh her de PJ Harvey, Des trucs de Gesualdo, Meshuggah, Shoenberg, Magma, les musiques de Madagascar, Suicide, Greg Osby, Stravinsky, Les Red Hot, Police, Le disque Out to Lunch avec Tony Williams ultra inventif comme d'habitude, les premiers Metallica, The big Gundown de John Zorn, une cassette pourrie qui va rendre l'âme de Umayalpuram K Sivaraman qui est le plus grand joueur de Mridangam et, à mon sens le plus grand rythmicien humain (merci Aka Moon pour cette découverte). Laughing stock de Talk Talk est un disque formidable, depuis quinze ans que je l'écoute, j'y découvre encore des détails et toujours cette profondeur de champs me passionne . La première face ( je l'ai en 33 tours) de "I sing the body electric" de Weather report. Les Akasha volume 1 et 2 de Aka Moon. Un pirate de King Crimson en 84, Ornette Coleman, Missy Eliot, des 45 tours débiles, des cartouches 8 pistes de musique américaine des 60' . Hier soir je suis allé écouter des copains qui jouent dans le Baby Boom de Daniel Humair. Daniel a joué super, et dans un morceau de François Jeaneau, il a joué des Balais ouah! c'était génial, j'avais l' impression que du chocolat me coulait dessus comme dans cette pub ( la pub nestlé dessert avec la poire recouverte de chocolat dont la musique a été jouée par Daniel juste aux balais sur un carton) sans blague ça swingait incroyable ! Quel plaisir d'écouter les anciens...

Tob : Quels sont tes batteurs ou musiciens fétiches ? et pourquoi ?

Franck : Déjà avant tout, pour moi, pour apprécier un batteur, la musique qu'il joue est primordiale . La batterie c'est facile, des heures de travail et tu peux faire des trucs de fous ! Moi je trouverais ça génial de voir Virgil Donati ou Thomas Lang à la télé à Noël aux milieu des numéros de cirque. Attention, je les respecte! Je veux dire par là que c'est épatant comme un numéro de cirque ce qu'ils font, et que le travail, les heures de répétition pour peaufiner et parvenir à réussir leur numéro est le même !

Un batteur torturé pour une musique torturée, va te torturer ! Un batteur imbécile pour une musique imbécile y a rien de mieux ! Des potes qui sont musiciens, chanteur ou n'importe savent jouer les rythmes populaires qui sont en fond dans toutes les chansons qui passent à la radio et finalement , ça sonne, avec quelques semaines de pratique, ils pourraient être des Ringo Star. C'est le groupe le plus important, c'est ça qui va faire que je vais aimer tel ou tel musicien.

Par exemple j'avait découvert Dave Weckl avec son groupe et j'ai trouvé ça horrible, vraiment le mauvais goût par excellence. Je l'ai entendu au Duc des lombards il y a dix ans de passage pour faire le boeuf, et là j'ai découvert un super musicien, même si je ne suis pas fan de son vocabulaire.

Miles Davis a mis le projecteur sur des grands musiciens , qui jouaient incroyables dans son groupe, puis par la suite, certains ont profité de la vague (comme d'autres avec Zappa) pour réaliser leurs projets, et là, des fois au secours le mauvais goût ! Un bon leader va faire jaillir la musique d' un bon instrumentiste. Mais un bon instrumentiste ne va pas forcement faire jaillir la musique et être musicien.

L'été dernier dans un festival j'ai entendu un batteur américain vraiment bon, mais sur le bord de la scène en backstage je me suis aperçu qu'en fait il avait une bonne dextérité mais pas une bonne technique de contrôle du son. L'ingénieur en façade était "le son" et ce batteur jouait de sa batterie comme sur des pads d'entrainement. Et des fois (souvent même) j'entend un excellent batteur sur le bord de la scène, et une fois dans le public, il ne reste dans la facade que ce qu'imagine être pour l'ingénieur du son la batterie idéale, mais pas du tout en accord avec l'artiste batteur. Il faut être vigilant, et je conseille aux batteurs de prendre l'habitude de bons rapports avec les techniciens sons, retour ou facade c'est aussi important. Quand je débarque dans un festival, je pose mes affaires sur scène et je prend un moment pour aller rencontrer et sympathiser avec les techniciens et je demande au mec qui fait la façade de venir écouter ma batterie à côté de moi, et je joue en lui parlant avec des images, de manière à ce qu'il comprenne bien quel son et quel balance je veux.

Pour en revenir aux batteurs, Animal est le premier batteur qui m'a marqué. J'adore son son. Je sais plus le nom du mec qui jouait pour doubler la marionnette, mais ce son de batterie avec des concert-toms me donne des frissons ! Le batteur qui joue dans le générique des "rues de San-Fransisco" lui il m'a scotché ! je me souviens ado de coller mon oreille à la télé avec le son à fond ! Si t'as l'occasion écoute c'est extra.

rasTony Williams est le musicien/batteur absolu ! La musique qu'il a joué dans le quintet de Miles est colossale et me bouleverse . Bill Bruford, j'adore ses sons, ses idées, son attitude. Quand il veux imiter une machine au début des 80's dans la trilogie Crimson c'est génial. Et Starless, Red, Lark's tongue in aspic de King Crimson m'on scotché quand j'était ado. Pareil tiens, en parlant de machine, le type qui joue sur le live de Cure en 82, un anglais je crois, un black dans ce groupe où les mecs hirsutes sont blancs comme des culs, écoute comment il joue c'est incroyable, c'est parfait. Jack Dejohnette me tord le bide, il prend tant de risques, Roy Haynes est terrible, Joey Baron m'a marqué, Colaiuta avec Frank Zappa c'est mirifique, j'en ai parlé dans batteur magazine une fois, l'album Shut up and play yer Guitar est une bible du rythme pour moi, écoutez les (il y a trois disques) et réalisez ! C'est vrai le son peu rebuter certains, mais passé ça, je conseille aux lecteurs une étude de ces disques.

Les disques Akasha volume I et II de Aka Moon m'on retourné aussi, Stéphane Galland joue de la batterie comme j'adore sur ces deux disques. Elvin Jones m'a fait pleurer . Marvin Smith était génialissime avant de faire de la télé, quel son, quel swing ! J'en ai parlé l'autre fois au bistrot. En France j'ai des copains comme Christophe Lavergne, Maxime Zampieri, Chander Sarjoe, Norbert Lucarain, Olivier Robin, Phil Gleizes, Ianik Tallet, Cyril Atef, Karim Ziad, Steve Argüelles qui ont beaucoup de personnalité et créent vraiment quelque chose, mais j'en oublie tellement d'autres. Tant de mecs jouent bien ! D'autres que je ne connais pas personnellement comme Christian Vander, Simmons Goubert, Paco Séry, François Laizeau, Ari Hoening, Jojo Mayer.... Et puis il y a les rouleaux compresseurs, les Tanks qui jouent sur les tubes, et des fois c'est super aussi, j'en ai parlé l'autre fois à mon chien. Mais j'ai appris plein de truc aussi en observant Toshiro Mifune dans les 7 samouraïs. Il y a trois ans j'ai descendu dans mon studio télé et magnétoscope pour travailler des trucs de Morgan Agren, Jack Dejohnette, des K7 qu'on m'avait prêtées, et par hazard je me suis retrouvé à improviser en regardant les 7 samouraïs de Kurosawa, et le jeu de Mifune dans ce film, son personnage, sa démarche m'ont appris plein de choses.

Tob : Quel matériel joues-tu ?

Franck : Je joue depuis peu des cymbales Meinl série Bysance, surtout les Extra Dry . Mapex me fait une batterie sur mesure pour LO'JO ( 1 grosse caisse 22X16 une caisse claire 13X6,5 et un gong drum 24X14 en bleu pailleté) pas de toms puisque le reste de cette batterie est composé de rototoms de 14" et 16" d'un pad simmons SDS1 et trois octobans en plexis que j'ai fabriqués. J'attend aussi avec impatience une Saturn ( finition Root beer burst ) pour tous mes autres groupes, il y a une caisse claire de 14X6,5 des toms de 12X8 et12X9 (les toms de 10" me frustrent et je destroy leurs peaux très vite) deux toms basses 14X14 et 16X16 sur pattes et deux grosses caisses une 18X14 et une 22X14 avec ça je peux faire toutes sortes de kit, de musiques, et un max de boucant !!! Tant qu'à faire je tiens à saluer ici les copains de la baguetterie qui m'on toujours bien accueilli, aidé et soutenu, Marc et Régis big up! Côté baguettes j'ai un deal avec Vater qui font des bons bâtons mais leur balais sont nazes et pas solides, et deux fois j'ai failli éborgner des spectateurs avec des blasticks dont tous les brins se sont décollés en même temps...

Tob : Un conseil pour les batteurs de la toile ?

Franck : Immitez tout les batteurs qui selon vous font de la musique. Observez comment ils se tiennent. Oubliez les marques qu'ils jouent, essayez d'entendre et comprendre pourquoi tel batteur retient votre attention plus qu'un autre, puis essayez de reproduire ce phrasé, ce flot, cette balance unique qu'a chaque batteur avec ces quatres membres, et avec votre materiel amusez vous aussi à reproduire leur son d'instrument . C'est un super exercice. Etre capable de jouer comme ses maîtres quelques minutes est primordial je pense. Mais aussi, essayez de vous mettre à la place des autres musiciens avec qui vous jouez, comme dans une relation à deux, les petites intentions sont primordiales... Des fois je réécoute une bande d'un concert d'un de mes groupe et je ressens qu'il faut plus de lisibilité de ma part pour que les autres musiciens puissent eux aussi s'exprimer pleinement.

Tob : Question traditionnelle de la TOB : si tu devais boire un verre avec quelqu'un, de mort ou vivant, ça serait qui ? et pourquoi ?

Franck : Frank Zappa, John Cassavetes et Tony Williams sont mes héros...

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Dossier réalisé par Guillaume Pihet - Mai à Novembre 2008

http://www.myspace.com/franckvaillant

site (en construction) : http://www.franckvaillant.com

La Toile des Batteurs