Batteries acoustiques

Le grand dossier sur le bois : Partie 1

  • Cédric Billard

PARTIE 1 : De nos forêts à la fabrication de nos instruments

 

 

A part quelques fabricants qui proposent des instruments en matériaux composites, en polymères vinyliques ou autres résines synthétiques, la grande majorité des batteries accoustiques sont réalisées en bois.

 

 

Depuis la préhistoire jusqu’à notre ére de la haute technologie, le bois est resté le matériau de prédilection dans la confection des instruments en général et des percussions en particulier.

 

 

Ce matériau traditionnel est le plus naturel et le plus écologique qui soit.

Sa production nécessite beaucoup de temps mais peu d’énergie et d’intervention humaine : les arbres poussent tout seul et sans bruit. Sa transformation est simple, le bois est utilisable sans modification structurelle ou moléculaire. Quelques actions mécaniques suffisent pour transformer cette matière première en produit fini.

Et enfin, le bois est renouvelable à l’échelle de la durée d’une ou deux vies humaines. En effet, il faut, suivant les espèces, entre 40 et 150 ans pour « faire » un arbre exploitable. Ce qui est très court comparativement aux quelques millions d’années nécessaires à la formation du pétrole ou des minerais ferreux, par exemple.

Si ce matériau est renouvelable, il n’est pas pour autant inépuisable. La forêt mondiale subit les assauts d’une population humaine toujours plus nombreuse, dont les besoins en terre agricole, en combustible et en matériaux de construction ne cessent d’augmenter.

 

Cliquez ici pour visualiser une très jolie animation sur le thème de la déforestation fournie par le CIRAD.

 

On évalue à environ 150 000 km² la surface défrichée annuellement dans le monde. C’est l’équivalent de la surface boisée française qui disparaît chaque année. Malgré de gros efforts effectués depuis 20 ans, cette perte est loin d’être compensée par les replantations artificielles ou la déprise agricole de certaines zones.

 

 

Les causes de la déforestation sont multiples et variées.

 

 

Elles peuvent être d’origine naturelle : incendies, tempêtes, attaques parasites, sécheresse ; mais surtout humaines : pollutions atmosphériques (les fameuses pluies acides), incendies criminels, exploitation minière, création de terres agricoles, d’infrastructures routières et immobilières, production de matière première ou combustible.

 

 

Toutes les forêts ne sont pas logées à la même enseigne.

 

 

Ce sont les forêts tropicales humides et les forêts boréales qui sont les plus touchées, soit 80% de la forêt mondiale.

La forêt tempérée se maintient plutôt bien et même progresse depuis quelques années, soit 11% de la forêt mondiale.

Et soyons chauvins, la bonne santé de la forêt française fait beaucoup d’envieux à travers le monde. Sa gestion est considérée comme un modèle.

 

 

Depuis Colbert (1619-1683), elle est gérée afin de répondre aux besoins du moment tout en anticipant des besoins futurs. Depuis, l’ONF et les propriétaires privés ont amélioré leurs techniques sylvicoles afin de répondre et de concilier des objectifs et des intérêts parfois contradictoires, voir incompatibles.

 

 

Pour autant, la forêt française ne représente que 4 % de toute la forêt de la planète.

 

Bien sûr, tout n’est pas parfait en France. Les tempêtes de décembre 1999 ont montré les limites des plantations artificielles en monoculture, mais des modifications aux techniques de gestion ont été apportées depuis.

 

 

Les écologistes radicaux diront qu’il n’y a plus de forêt primaire (sans aucune intervention humaine depuis plusieurs siècles) en France. Mais ces forêts, véritables sanctuaires naturels, ne représentent plus que 1% de la surface boisée totale à travers le monde, d’après la FAO (Food and Agriculture Organization of the United Nations – Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture). De plus, pour qu’une forêt soit en constante croissance pour jouer son rôle de piège à carbone, elle doit être exploitée régulièrement. Seuls les arbres en plein développement stockent une grande quantité de CO2. Un arbre adulte n’en absorbe presque pas.

 

 

Les forêts doivent pouvoir jouer un triple rôle :

 

 

  • un rôle écologique : puits à carbone, régulation du cycle de l’eau, maintien des espèces animales et végétales, protection des sols contre l’érosion ou la progression des déserts et des dunes, et équilibres naturels. Elles peuvent également être protectrices pour les populations humaines : l ‘épisode du Tsunami en janvier 2005 en est le dernier exemple. Les mangroves ont empêché la vague de pénétrer dans les terres, les très nombreuses victimes se trouvaient dans les zônes « déforestées » du littoral.
  • un rôle économique : gisement de matière première, de combustible, de champignons, de plantes, de fruits et de gibiers.
  • un rôle social : lieu de loisirs, d’apprentissage et d’éducation et participation au modelage du paysage.

 

 

Citation ONF :

« La gestion durable, c’est la gestion et l’utilisation des forêts et des terrains boisés d’une manière et à une intensité telles qu’elles maintiennent leur diversité biologique, leur productivité, leur capacité de régénération, leur vitalité et leur capacité à satisfaire actuellement et pour le futur, les fonctions écologiques, économiques et sociales pertinentes au niveau local, national et mondial ; et qu’elles ne causent pas de préjudices à d’autres écosystèmes.
Cette définition a été adoptée lors de la conférence d’Helsinki en 1993.
C’est également lors de cette conférence qu’ont été établis 6 critères fixant les bases de la mise en oeuvre et du suivi de la gestion durable :
– conservation et amélioration appropriée des ressources forestières et de leur contribution aux cycles mondiaux du carbone.
– maintien de la santé et de la vitalité des écosystèmes forestiers.
– maintien et encouragement des fonctions de production des forêts (bois et hors bois).
– maintien, conservation et amélioration appropriée de la diversité biologique dans les écosystèmes forestiers.
– maintien et amélioration appropriée des fonctions de protection de la gestion des forêts.
– maintien d’autres bénéfices et conditions socio-économiques. »

 

 


Mais quel rapport avec la musique et la batterie, me direz-vous ?

 

 

Et bien, simplement parce qu’en achetant une batterie en bois, vous aurez une influence indirecte et lointaine, mais réelle sur l’état de la forêt.

« Nous n’héritons pas de la terre de nos ancêtres, nous l’empruntons à nos enfants »

Antoine de Saint Exupéry

 

 

Chaque acte de notre vie quotidienne a et aura une influence sur l’état futur de notre environnement. En tenir compte peut participer à ce que nous laissions cette petite planète (presque) aussi propre en partant que lorsque nous sommes « entrés ».

Et c’est à nous, occidentaux « grassouillets » de faire le plus d’efforts. En tout cas, nous ne pouvons plus consommer aveuglement et égoïstement comme nous le faisons, au risque de compromettre sérieusement la vie des générations futures.

 

 

Acheter une batterie est un évènement important pour un musicien. Faire un choix parmi les centaines de modèles proposés peut s’avérer un véritable casse-tête. Ce choix va dépendre de critères financiers, acoustiques, esthétiques, affectifs (attirance pour une marque, par exemple) et je rajoute à votre difficulté, un critère écologique.

 

 

Nous sommes des musiciens, soit, mais nous sommes également des citoyens. Un acte d’achat d’un produit comme une batterie doit, à mon avis, intégrer des critères environnementaux afin qu’individuellement, nous passions d’un statut de consommateur conditionné à celui de « consom’acteur » responsable. Cette approche nous permettra, peut-être, de regarder nos enfants et petits enfants dans les yeux, sans honte et sans regrets.

 

 

Le bois est l’élément déterminant qui donnera sa personnalité à votre instrument. C’est sur ce matériau et ses modes de mises en oeuvre que les fabricants vont jouer pour créer l’identité d’un modèle par rapport à la concurrence.

 

 

Le choix d’une essence et d’une technique va influer sur les caractères accoustiques, esthétiques et économiques de chaque modèle. Il participe également à la « tenue » , à la durabilité et à la solidité de votre batterie.

 

 

Sans être exhaustif, je vais essayer de vous donner quelques repères afin que vous puissiez faire un choix en connaissance de cause et surtout poser les bonnes questions à votre revendeur.

 

 

J’ai également interrogé quelques fabricants sur leur manière de sélectionner les bois dont sont faites leurs batteries et sur leur engagement dans la préservation de l’environnement. Je vous propose leurs réponses à la fin de cet article.

 

 

Les fabricants communiquent beaucoup sur la grande qualité du bois qu’ils utilisent tout en restant assez vagues sur leurs critères de qualité.

 

 

J’ai donc interrogé des professionnels de la filière bois de ma région : la Franche-Comté. Plus particulièrement, un pépiniériste qui produit de jeunes arbres pour l’ONF, un scieur qui fourni des débits de toutes essences aux charpentiers, aux menuisiers et aux ébénistes. Et un tourneur d’art qui utilise des essences rares et précieuses.

 

 

 

 

Le bois est classé en 6 catégories assez larges de qualité :

  • le bois de chauffage (bûches et bois déchiqueté)
  • le bois de trituration (pour la pâte à papier ou les agglomérés)
  • le bois de coffrage (sélectionné après sciage)
  • le bois de menuiserie
  • le bois d’ébénisterie et de lutherie (le plus noble).

 

La fabrication d’un fût de batterie nécessite un bois de qualité supérieur sans aucun défaut. C’est à dire : sans noeud, sans gerçure et avec peu de contre-fils, par exemple.

 

 

Le choix commence sur le terrain. Le forestier ou le négociant va choisir les arbres sur pied en fonction de ses besoins et de son budget. Il s’agit d’un choix qui demande une grande expérience car l’intérieur de l’arbre peut réserver des surprises (souvent mauvaises).

 

 

Pour mettre toutes les chances de son côté, le forestier va choisir un arbre qui a poussé dans sa zône géographique. Une essence acclimatée ailleurs sera de moindre qualité. Il va jeter son dévolu sur le fût de l’arbre : la partie basse du tronc avant le départ des grosses branches. C’est là qu’il trouvera le moins de défauts, le bois le plus homogène, le fil le plus droit. Certains poussent la sélection jusqu’à ne choisir que le premier mètre du tronc en partant du sol, réputé plus dense.

 

 

Il va également choisir en fonction de l’âge estimé de l’arbre, de sa position dans la forêt : en lisière ou centrale, de la cohabitation avec d’autres espèces, du relief du terrain. Si la pente est trop importante, l’arbre va se « tortiller » pour s’équilibrer et se stabiliser. Ce qui génère du bois de compression, un fil tortueux, qui va se détendre après sciage. Les débits vont se déformer et être difficiles à utiliser.

 

 

La période d’abattage va être également prise en compte. Dans l’idéal, l’arbre sera abattu en période de repos végétatif entre novembre et mars (sous nos climats à 4 saisons, bien sûr), pendant laquelle la présence d’eau sera beaucoup moins importante qu’en période de végétation. Certains (les anciens) tiennent comptent de la phase lunaire qui serait favorable ou non à la tenue du bois à long terme. Il n’y a, à ma connaissance, aucune étude scientifique pour démontrer une quelconque influence de la lune dans cette affaire. Mais nos ancêtres savaient observer la nature mieux que quiconque.

 

 

Ensuite , les billes sont débitées en différentes pièces suivant l’utilisation prévue.

 

 

Pour construire un fût de batterie, 4 techniques sont utilisées :

 

 

  • le contre-plaqué ou multiplis : la technique la plus courante qui nécessite du bois déroulé ou tranché.

 

 

La bille est déroulée sur une machine qui fonctionne comme un immense taille-crayon tangentiel. L’écorse, l’aubier et le bois de coeur de densité moindre sont éliminés.

 

 

L’épaisseur du déroulé peut être de 0,1 mm à 6 mm, sa longueur dépend du diamètre de la bille. Pour réaliser une bonne grosse caisse de 22 » par 18 » par exemple, soit 55.88 cm par 45.72cm, il faut des plis de 1.76 m de long par 0.46 m de large, soit 0.8 m2 sans aucun défaut. Ce qui est difficile à produire.

 

 

Certains fabricants vont donc abouter plusieurs plis pour avoir des grandes longueurs à moindre coût. Observez l’intérieur des fûts, il y aura, dans ce cas, plusieurs lignes de jonction visibles. Ces multiples jonctions seront autant de points faibles dans la structure du fût, avec un risque de décollage. Normalement, les jonctions doivent être décallées les unes par rapport aux autres dans l’ épaisseur du fût.

 

 

  • le contre-collé : comme pour la fabrication d’un tonneau, le fût est construit par collage de pièces de bois massives calibrées et aboutées.

 

 

  • en massif cintré : technique peu utilisée qui consiste à cintrer à la vapeur une planche de bois massive.

 

  • en massif évidé : c’est la technique utilisée par nos lointains ancêtres préhistoriques.

 

Il s’agit de creuser directement le fût dans un tronçon de bille. Seules des essences tendre, à grains très fins et fibres courtes le permettent (l’eucalyptus par exemple). Sinon, l’éclatement des fûts est quasi assuré.

—–

Ces trois dernières techniques sont réservées à la fabrication de matériel haut de gamme, mais également à la réalisation de nombreux instruments de percussion.

—-

Séchage :

Après les phases d’abattage et de sciage, le séchage des pièces est primordial.

En sortie de forêt, le taux d’humidité dans le bois est d’environ 40%. Suivant l’utilisation envisagée, ce taux devra être réduit par séchage naturel ou artificiel.

Pour le bois de lutherie, le taux idéal pour la fabrication des instruments sera inférieur à 12%. Ce qui évitera de trop grandes variations dimensionnelles et des déformations définitives du produit fini.

Le bois utilisé en placage pour la finition sera étuvé pour obtenir un taux d’humidité proche de 0%.

Seul le séchage artificiel (en séchoirs climatisés, par exemple), et l’étuvage (sous pression) permettent d’atteindre des taux inférieurs à 15%.

En tant qu’acheteur, ces options techniques nous échappent. Notre véritable choix actif va commencer en optant pour une essence ou pour une autre.

 

Lire la partie 2 : les essences 

Comments are closed.