Visites chez les fabricants et importateurs

André Lauper Part 2/4 – l’interview

  • Cédric Billard

 

 

Cette interview est en fait, la restitution de la conversation que nous avons eue avec André, tout au long de cette journée. Nous l’avons rédigée sous forme de questions-réponses pour une meilleure lecture.

TOB : Avant tout, peux-tu te présenter en quelques mots aux internautes ?

 

André Lauper : Bien sûr, Je m’appelle André Lauper, j’ai 47 ans, marié, sans enfant. J’ai deux chats. Je suis originaire de Berne mais je vis et je travaille ici, à Vallamand, depuis 14 ans.

 

TOB : Es-tu batteur ?

 

AL : Oui, mais modeste, j’ai débuté la batterie en 1975, complètement par hasard. Enfant, je jouais de la clarinette. Mon frère, plus agé que moi, avait un gig avec un pianiste jazz et leur batteur est tombé malade. Je leur ai dit que je pouvais jouer……….et voilà !!

J’ai ensuite arrêté quelques années pour reprendre vers fin 80 en jouant dans des groupes New Wave et Punk. J’ai pris quelques années de cours avec le batteur et percussionniste Johnny Otis jr.

Actuellement je ne joue presque plus. Je m’amuse avec mon ancien groupe  »Atomic Darmflora » (www.darmflora.ch ). Nous faisons plutôt des disques que des gigs.

 

TOB : Depuis quand fabriques-tu des batteries ? Quel est ton parcours par rapport à cette activité ?

 

AL : J’ai commencé à bricoler très tôt, vers fin 1977 : j’ai transformé ma première batterie. Dans les années 80’s, avec le succès de « Atomic Darmflora », je transformais et relaquais mes batteries. D’autres batteurs m’ont demandé et c’est ainsi que tout a commencé.

Vers 1991, j’ai bricolé ma première caisse claire. En 1995, j’ai rencontré Rolf Huwyler, qui était mon premier véritable client. Comme  »bête » de la batterie et très pointu, niveau son, il m’a beaucoup donné de conseils. (NDLR : Rolf Huwyler est l’associé d’ André Lauper. Nous n’avons pas pu le rencontrer ce jour-là, il était en vacances dans le sud de la France. )

Fin 1995, je vendais mes premières caisses claires et début 1996, mes premier sets. Pendant l’été 1998, j’ai fondé mon entreprise. Je suis  »pro » depuis cette année-là.

 

 

TOB : Nous nous attendions à découvrir un vaste atelier, des machines-outils, etc… Rien de tout cela ici, comment travailles-tu ?

 

AL : Avant toute chose, je ne me considère pas comme un artisan, ni comme un artiste. Je me défini comme un constructeur. Je conçois et assemble des instruments. Je fabrique une batterie et je la confie à un musicien qui va en faire une oeuvre d’art.

Mon concept est simple : fabriquer des instruments uniques qui correspondent aux souhaits de chaque client, en terme de sonorité, de configuration et de finition.

Je suis un petit fabricant et je souhaite le rester. Je n’envisage donc pas de me développer et d’investir dans un atelier avec un parc machines et des salariés. La concurrence est nombreuse et le business est très risqué. De toute façon, je n’ai pas les moyens d’investir.

Je veux que la production soit réalisée au maximum en Suisse. Mais produire ici revient très cher, principalement à cause du coût de la main d’oeuvre.

Le moyen que j’ai trouvé pour répondre à ces objectifs est de diversifier les lieux de production, sans investissement personnel et sans risque d’amortissement. Je fais appel à des amis artisans qui ont tous une compétence technique pointue et un savoir-faire spécifique. Ce qui me permet, au final, de proposer des instruments uniques de haut de gamme à des tarifs abordables.

 

 

TOB : As-tu envisagé de sous-traiter dans des pays à bas coût de production comme le font la plupart des grandes marques ?

 

AL : Non, non, j’ai une toute petite production !! Si je faisais usiner mes coquilles en Chine, par exemple : je commanderais par petites séries. Mais une petite série, en Chine, c’est 10 000 pièces minimum!! Ici, mon ami serrurier me fait des séries de 1000 pièces et c’est largement suffisant.

 

TOB : Quel est le volume de ta production, exactement ?

 

AL : Ma production mensuelle varie beaucoup : entre 2 et 5 caisses claires et entre 2 et 3 sets complets. Il y a souvent des clients qui ne désirent qu’une grosse caisse ou qu’un floortom…etc… Une grande partie de mon temps, je fais des restaurations, des  »Tuning », des réparations ou des dépannages.

 

TOB : Peux-tu nous présenter la  »Lauper’s Team » ? Une fois n’est pas coutume, commence par toi. Quel est ton rôle ?

 

AL : Je m’occupe de la vente, je reçois les clients, ici, chez moi. Nous définissons ensemble la batterie qui va correspondre à ce qu’il souhaite. Je fais la conception, les croquis, les plans.

Je m’occupe de la préparation des fûts, de la taille et de la finition des chanfreins, que je fais à la main. Je prépare les fûts avant la finition : ponçage, perçage…etc.

Je réalise le montage final et les réglages avant la remise en main propre au client.

Pour les instruments qu’on me confie pour une rénovation, un entretien, je fais tout ce qui est possible de faire chez moi : le démontage, le nettoyage, le remplacement de pièces, de rodhoïd, par exemple.

Je m’occupe également de la gestion des stocks, du service après-vente et de l’aspect marketing. Je travaille à ce que Lauper Drums soit connue et appréciée.

 

TOB : Justement, comment gères-tu cet aspect ?
AL : Je n’ai pas de budget pour cela. Je ne peux pas me permettre de payer une campagne publicitaire dans la presse spécialisée. J’ai mon site internet qui constitue ma vitrine. C’est mon ami Rolf et un ami webmaster, Christophe Wiedmer, qui l’ont créé. C’est un peu compliqué en Suisse. Il y a trois langues officielles et plusieurs dialectes, donc il faut tout traduire en trois langues. Donc, je le fais en allemand, anglais et français.

Sinon, je prend contact avec des revues spécialisées suisses, allemandes et françaises qui m’ont déjà présenté dans des petits articles ou des chroniques. Je contacte également des sites ou des forums spécialisés, comme le votre, pour des  »News ». Mais la meilleure pub, c’est le bouche à oreille. Il n’y a pas de meilleur commercial qu’un client satisfait.

 

TOB : Proposes-tu des contrats d’endorsement ?

 

AL : Non, je ne fais pas d’endorsement, je ne peux pas me le permettre non plus. Mais plusieurs batteurs de renommée nationale ou internationale m’ont fait faire un kit sur mesure et mon nom se retrouve sur de grandes scènes du monde entier, c’est une très bonne pub pour moi. A l’inverse, des endorsés avec de grandes marques m’ont acheté un kit mais leur contrat leur interdit de jouer en public avec mon nom, de parler de  »Lauper Drums ». Je ne peux même pas les citer pour ne pas leur faire de torts.

Les grandes marques monopolisent également les grands festivals, comme Montreux Jazz festival, par exemple. C’est une énorme machine qui fonctionne avec des sociétés de backline qui sont elles-mêmes en contrat avec les marques industrielles qui payent pour que leur nom soit sur scène. C’est un gros business, c’est inaccessible pour un petit comme moi.

Par contre, j’ai passé un deal avec un club de jazz de Bern : le  »Marian’s Jazz Room ». Ils organisent des concerts quasiment toute l’année avec une saison forte de mars à septembre : deux concerts par soirée, cinq soirs par semaine. Ils participent au festival international de jazz et blues de Berne, en tant que salle officielle. Ils accueillent de grandes pointures internationales.

Je leur fourni un kit complet que je fabrique exprès. Je le laisse à demeure au club toute la saison. J’en assure l’entretien, les réglages, de manière à ce qu’il soit toujours en super état. De grands batteurs vont l’utiliser, un public de connaisseurs va le voir, l’écouter. Beaucoup sont musiciens. C’est une excellente vitrine pour moi !! Ca fait trois ans que je fais celà, et à chaque fois, en septembre, le kit est vendu !!

 

 

 

 

TOB : Et les autres membres de ton équipe ?

 

AL : Alors, Monique, mon épouse, s’occupe de la facturation et de la comptabilité. Elle travaille chez Swisscom, l’équivalent de France Telecom, et me fait celà en dehors de son boulot.

Rolf Huwyler, 38 ans, docteur en chimie, il travaille pour une grande société suisse. C’est un monstre à la batterie !! Il a fait une école renommée de jazz à Bern, élève de Billy Brooks. Il sait tout jouer, tous les styles de musiques possibles, il bouffe tout !! Il joue en studio pour un artiste/producteur américain : Matt Callahan et il a 3-4 formations de jazz, un groupe rétro :  »Adam Had’Em » et il joue souvent dans le groupe de la chanteuse Yvonne Moore. Il a une oreille absolue et me donne des coups de main pour trouver Le son sur une batterie, les réglages..etc. Il m’aide également pour le développement, la stratégie de l’entreprise.

 

 

Markus Zbinden, 39 ans, serrurier-métallier de profession. Il travaille à son compte, son atelier est à Domdidier à quelques kilomètres d’ici. Il a fait une école d’ingénieur du son à Zürich puis à Franquefort, en Allemagne. C’est un sacré DJ et un génie en informatique !!

Il me fabrique tout ce qui est en métal : les coquilles, mon système de suspension de toms. Il travaille tout type de métaux, peut faire tout type de modification et réparation sur le hardware, des prototypes, etc… C’est également un artiste, il fait des oeuvres d’art en métal à temps perdu.

 

 

Martin Baumann, 43 ans, menuisier-ébéniste, spécialiste dans la fabrication d’escaliers. Il travaille à Avenches dans son atelier super équipé.

 

Il s’occupe de la production des fûts segmentés, du sciage, du chanfreinage et de tous les travaux spéciaux concernant le bois. C’est un fana de ski, il faisait partie de l’équipe nationale suisse de saut à ski, étant plus jeune.

 

 

Thomas Kunz, 43 ans, maitre laqueur depuis 15 ans. Il travaille dans son atelier à Wichtrach. Il a travaillé pour Rolls Royce puis pour Ferrari avant de se mettre à son compte.

 

Il est également prof dans un institut de formation professionnel à Bern. Il est spécialiste en peinture, laque et verni pour automobile. Il me fait toutes les finitions laquées, thermolaquées et vernies sur bois et sur métaux. Il est capable de faire tout type de finitions avec des effets spéciaux, des paillettes, des mélanges de teintes…etc

Je fais également appel à un tourneur sur bois pour les fûts segmentés et à une entreprise de traitements des métaux pour certaines finitions de l’accastillage : chromage, anodisation, effet limé.

Voilà, en 16 ans, j’ai pu former une équipe superbe !!

 

TOB : Parlons matos, si tu veux bien. Quels types de fûts utilises-tu ?

 

AL : J’utilise des fûts  »Keller » que tout le monde connait. Avec eux, pas de surprise, une qualité et une régularité de production irréprochable. Ca sonne, y-a pas de problème. Beaucoup de fabricants de batteries et de customers se fournissent chez eux : GMS, Spaun, Orange County, Pork Pie…etc…

Je ne prend que des fûts en érable nord américain qui délivrent beaucoup de chaleur et de dynamisme. Je propose des 5,6, 8 ou 10 plis. Ces épaisseurs donnent les meilleurs résultats en terme de sonorité. Après, on va jouer sur le diamètre, la profondeur, les chanfreins et la finition pour trouver le son voulu par le client.

Je propose également des fûts de fabrication suisse que je suis le seul à utiliser pour des batteries. C’est l’entreprise  »Winkler », établie à Felsenau en Suisse alémanique qui me les fournis.

C’est une entreprise qui fabrique des éléments pour l’industrie du meuble. J’ai découvert par hasard qu’il faisaient des tubes en contreplaqué. J’ai fait des essais avec différents diamètres et je me suis aperçu qu’il y avait un potentiel sonore très intéressant.

Le problème, c’est que  »Winkler » ne fabriquait que des tubes en diamètre métrique et je bidouillais pour adapter les peaux et les cercles qui sont toujours en pouce. Finalement, ils ont quand même accepté de me faire des fûts en pouce.

Winkler ne propose qu’une seule épaisseur, c’est du 7 plis soit environ 7,5 mm. Ils utilisent des bois d’origine suisse ou allemande, le bouleau ou l’érable.

 

 

TOB : Quelles sont les différences notables entre les  »Keller » et les  »Winkler » ?

 

AL : Comparés aux  »Keller », les fûts  »Winkler » sont moins facile à travailler : scier, raboter, poncer. Leur qualité est moins régulière, il y a souvent des petits défauts mais ils sont aussi solides. Personellement, je préfère travailler les  »Winkler », leur aspect et leur qualité est plus artisanal que les Keller qui ont un côté plus industriel. Leurs fûts sont un peu moins dynamiques que les  »Keller », mais sonnent plus fort. Le son d’une grosse caisse de 22 pouces en hêtre est monstrueux !! Elles ont un punch incroyable avec des graves très profonds, particulièrement en 22 X18 ». Pas besoin de micros !!

Je propose également des fûts  »vintage » qu’un artisan suisse fabrique selon l’ancienne méthode bâloise. Les fûts sont en bois de hêtre ou de bouleau, qui provient de Suisse. Ils sont formés à froid, en 3 plis, ce qui donne une épaisseur de 3,7 mm avec un renfort de chanfrein en bois massif. Chaque fût à son caractère et va donner une sonorité unique. Ce qu’on peut retrouver avec les caisses claires des années 30 à 50. Le son de ces caisses claires est très appréciés par les batteurs de Jazz.

Pour les toms et les grosses caisses, ces fûts sont très agréables, niveau son. Ca fait un son très  »jazzy ». Par contre c’est plus délicat à régler…

Enfin, je propose les fûts  »Lauper » en segment, en diverses essences : chêne, érable, bouleau, if, acacia, cerisier, noyer…etc Beaucoup d’essences de bois conviennent à ce type de construction.

 

 

TOB : Si je t’amène du bois, tu peux me faire le fût dans la dimension que je désire ?

 

AL : Oui, tout à fait. Martin va examiner ton bois et s’assurer qu’il est suffisamment sec et sans trop de défauts pour ce type de construction. S’il est bon, on te fait ton fût.

 

TOB : As-tu déjà réalisé un kit entier en fûts segmentés ?

 

AL : Non, c’est très difficile. Ce serait très fragile et surtout très cher. Nicolas Tobia, un collègue suisse en fabriquait avant, il a dû arrêter, c’est très difficile à vendre.

 

TOB : Tu proposes, depuis cette année, une caisse claire « Pinot Noir ». Comment t’as eu l’idée de récupérer le bois de tonneaux ?

 

 

AL : Ah ah !! C’était il y a 4 ans, Rolf et moi étions fournisseurs sur le festival du Jazz et du vin de Ollon. Au cours d’une conversation avec des vignerons, l’un d’eux nous a dit que les français étaient fous, qu’ils utilisaient le chêne de la meilleure qualité pour fabriquer des barriques à vin.

Quand on me parle de bois de haute qualité, mon cerveau fait  »tilt » et je pense tout de suite  »batterie ». Il nous a dit qu’il se fournissait lui-même auprès d’un grand domaine de Bourgogne qui utilise des barriques de très grande qualité avec du chêne de 200 ans d’âge.

De retour à Vallamand, j’ai demandé à un ami vigneron s’il utilisait des barriques en chêne. Quand il m’a dit que les tonneaux passaient à la benne une fois inutilisable pour le vin, je lui ai demandé de m’en mettre de côté, que j’allais bien trouver quoi en faire. C’est comme cela que l’idée à germée.

 

[Mode Jean-Pierre Pernot ON]

 

[ A propos des barriques et tonneaux : Hé oui, les français sont fous, ils utilisent effectivement du bois de très grande qualité pour construire des barriques d’élevage du vin. D’ailleurs, le tonneau est une invention gauloise, reprise, ensuite, partout dans le monde.

Les barriques au standard de 225 litres que récupère André sont fabriquées par une entreprise du sud-ouest de la France, spécialisée dans la fabrication de tonneaux, barriques et foudres. Ces tonneaux sont destinés à la vinification des grands crus. Ces vins très aromatiques dès le départ ont besoin d’un échange chimique avec le bois pour se complexifier, s’étoffer et s’équilibrer en arôme.

 

 

Le chêne à merrain (les débits de bois destinés à la fabrication des tonneaux ) est issu exclusivement des grandes futaies françaises. Seul la culture en haute futaie permet d’obtenir des troncs réguliers, homogènes avec un fil très droit.

 

 

Le meilleur chêne à merrain est le chêne rouvre (Quercus petraea ) qui a poussé sur des terrains pauvres, sablonneux, pour une croissance lente et régulière. Les forêts du Tronçais dans la Loire, de l’Allier et des Vosges sont les plus réputées pour fournir des merrains à grands crus.

 

Les arbres sont abattus entre 150 et 200 ans avec un diamètre de 50 à 80 cm. Les merrains sont ensuite lessivés à l’eau claire et affinés sous les intempéries pendant 24 à 36 mois avant d’être façonnés et assemblés. L’assemblage des tonneaux nécessite un savoir faire complexe. Des techniques de chauffe à la flamme permettent d’assouplir les pièces de bois afin de les cintrer. Une seconde opération de chauffe à la flamme, appelée bousinage, permet d’affiner la cuisson du tonneau pour lui conférer des qualités organoleptiques précises : le profil aromatique voulu par le maitre de chais. Ainsi, les arômes de pain grillé, plus ou moins prononcés, proviennent de là.

 

 

 

 

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Ces opérations modifient évidemment la structure du bois, donc ses caractéristiques mécaniques et acoustiques. Les barriques , une fois utilisées à la vinification des grands crus, sont destinés à l’élevage de vin de moins en moins nobles au fil des années. Un producteur de vin de pays comme le Vully va récupérer des tonneaux ayant servi 3 ou 4 années dans des domaines classés et vinifier sa propre production pour quelques millésimes. Une fois les substances arômatiques du bois complètement épuisées, les tonneaux sont détruits.

 

 

 

[Mode Jean-Pierre Pernot OFF].

 

 

TOB : Et ensuite, comment s’est déroulée la conception ?

 

AL : Nous avons fait pas mal d’expériences avec Martin avant d’aboutir à la caisse claire que vous pouvez voir. La préparation des merrains, l’assemblage, la colle utilisée, les dimensions, la taille des chanfreins…etc, nous avons testé plusieurs techniques avant d’arriver à ce résultat.

Ma priorité était d’obtenir un super son, mais également que l’origine du bois utilisé soit toujours présente. C’est pourquoi, nous laissons l’intérieur du fût brut. Les traces de vin et de brûlage à la flamme indiquent parfaitement que le bois vient d’une barrique. Dans le même esprit, je fourni un échantillon de la barrique et une bouteille de Pinot Noir avec chaque caisse claire.

 

TOB : Quelles sont les étapes de fabrication de cette fameuse Pinot Noir ?

 

AL : C’est Martin qui s’occupe de la fabrication des fûts, dans son atelier.

 

 

 

 

—– La parole à Martin Baumann —–

 

 

Martin Baumann :

 

« Première chose, je démonte les barriques, je sélectionne les merrains n’ayant pas trop de défauts. Je les fais sécher dans mon atelier pendant 3 ou 4 mois avant de les travailler. Je les scie et je ne conserve que les extrémités, là où la courbure est la plus faible. Je dégauchie, ensuite, la face extérieure du tonneau, en laissant brute la face interne.

J’usine chaque côté à la toupie pour donner l’angle d’assemblage. Puis j’assemble par collage. J’utilise un mélange à base de colle de nerf animal et un pourcentage de colle acrylique pour donner de la souplesse.

Une fois le collage bien sec, les fûts partent chez le tourneur qui rectifie le diamètre et amène l’épaisseur à 12 mm. Ils reviennent ensuite chez moi. Je les scie à la profondeur voulue, j’usine les chanfreins à la toupie à un angle de 45°.

Enfin, ils repartent chez André pour la finition, le perçage, le montage et les réglages. »

 

TOB : En fait, c’est une série, ce n’est plus du véritable sur-mesure ?

 

AL : Oui et non. Suite à nos divers essais, je propose ces caisses claires dans des dimensions et finitions standards : 14 » de diamètre et 5 ; 5,5 ; 6 et 6,5 » de profondeurs. C’est dans ces dimensions qu’elles sont le plus facile à vendre, à mon sens. Elles sont équipées de powerhoops de 2,3 mm d’épaisseur, d’un déclencheur  »Dunnet », de coquilles en laiton nicklé  »Lauper », d’un timbre  »Puresound » ou  »Fat Cat » et de tirants Index Tuners de  »Rhythm Tech », que du haut de gamme. La finition est huilée pour donner un petit côté rustique, authentique, toujours par rapport aux barriques d’origine.

Après, si le client désire autre chose, d’autres dimensions, un autre accastillage, une finition personnalisée c’est possible…

 

 

TOB : Au point de vue accastillage, que proposes-tu ?

 

AL : C’est également à la demande du client, je pose ce qu’il veut. J’ai mes propres coquilles et mon système de suspension. Je les ai conçu de manière à ce qu’ils soient le plus discret possible, visuellement. Pour moi, la priorité, c’est qu’on voit au maximum la finition des fûts. Je n’aime pas trop les grosses coquilles et les énormes plaques qui « bouffent » le fût.

D’emblée, je propose mes coquilles et le système de suspension Lauper ou le Rim’s, des cercles powerhooops en 2,3 mm d’épaisseur ou des moulés , des tirants Rhythm Tech.

Le client peut choisir une autre marque et s’il veut réutiliser l’accastillage de son ancienne batterie, c’est tout à fait posssible, je remonte le tout sur les nouveaux fûts. Le hardware peut être choisi chez n’importe quel fabricant.

 

 

TOB : Tu proposes des finitions très personnalisées, qu’on ne rencontre pas à tout bout de scène.

 

AL : Oui, notre spécialité est le laquage spécial que Thomas réalise dans les règles de l’art. Il mélange les pigments, les paillettes, les vernis comme personne. Il maitrise parfaitement les techniques d’effet de peinture et d’incrustation. Ses laquages sont fait de 4 à 8 couches suivant l’effet désiré. Le rendu est très profond, c’est extrèmement résistant et ça améliore la sonorité des fûts.

Sinon, je fais des finitions bois naturel ou teintées vernies ou huilées et je pose des rodhoïds de la marque  »Delmar USA »( www.delmarproducts.com ), que je colle systématiquement sur toute la surface des fûts.

 

 

TOB : Quelle est l’influence de la finition sur la sonorité d’un fût ?

 

AL : La finition influence beaucoup la sonorité, surtout sur les fûts fins de type  »vintage ». C’est, en fait, comme une couche supplémentaire si on applique un laquage acrylique, par exemple. C’est un sujet très complexe et l’influence dépend du type de finition : verni, huile, laque, rhodoïd, nombre de couches, finition intérieure…etc. Avec l’expérience, on peut savoir comment évolue la sonorité de tel type de fût avec tel type de finition.

 

TOB : Qu’est ce que tu mets à l’intérieur des fûts ?

 

AL : En général, j’applique un produit à base de cire d’abeille pour retenir l’humidité. J’utilise parfois de l’huile de lin.

 

TOB : Tu t’adaptes à l’exigence des clients. Quelles demandes refuses-tu de satisfaire ?

 

AL : En terme de finition, je refuse les inscriptions ou les symboles fascistes ou nazis. En fait, je refuse de bosser pour des groupes néo-nazis ou orientés fascistes. Jusqu’à maintenant, c’est le seul truc que j’ai refusé.

Par contre, et cela n’a rien à voir avec la demande des clients, je refuse de faire du  »sous-Lauper ». Si une batterie ou une caisse claire ne sort pas un son très correct, s’il y a des défauts, ça passe à la benne. Je m’interdis de vendre un instrument dont je ne suis pas satisfait, même au rabais. Ce serait mauvais pour mon image de marque. C’est très bon ou poubelle !!

 

TOB : Tu fais beaucoup de produits qui sortent de l’ordinaire, des innovations. Tu montres, dans ton showroom, des caisses claires de grande profondeur sur pied, une grosse caisse cajon etc… Tu mets le paquet sur la recherche et développement, comme ils disent dans l’industrie ?

 

 

AL : Oui, j’aime tester des nouveaux trucs, chercher de nouvelles sonorités, des innovations techniques. J’ai travaillé sur un système de rack circulaire en inox, intégré sur une grosse caisse de 26  ». Pour l’instant, je l’ai mis en  »stand by », ça revient trop cher, mais je garde l’idée.

Le problème, c’est que je me fais souvent copier, après avoir exposé mes trucs à Franquefort, surtout par les asiatiques,. On était les premiers, dans les années 80, à faire des laquages mixtes avec des effets visuels. Les grandes marques ont suivi. Après, je me suis fais copier une petite caisse claire très profonde de 10 X 16 » que je fais depuis 10 ans. Cette année, c’est DW qui a sorti une caisse claire de 14 X 12 » sur pieds, alors que je la fais depuis 6 ans.

C’est parfois décourageant, cet espionnage. Du coup, je ne vais plus au Musik Messe… Bon, aujourd’hui, on se marre plutôt quand on voit un truc soit-disant nouveau que l’on a déjà fait il y a 10 ans…

 

TOB : De manière générale, arrives-tu à vivre correctement de ton activité ?

 

AL : Non, on ne vit pas vraiment bien de cette activité. C’est la galère. Heureusement, je n’ai pas de grands besoins et je n’ai pas de gros frais en machine ou pour la voiture, par exemple. Ca commence seulement à devenir interessant depuis ces deux dernières années. Maintenant, il y a de plus en plus de gens qui connaissent mes produits.

Mais, quand on est passionné, on est prêt à prendre plus de risques et à vivre plus modestement en contre-partie du plaisir de faire ce que l’on aime.

 

TOB : Est-ce plutôt facile de travailler dans ce domaine, en Suisse, au coeur de l’Europe ?

 

AL : Non, ce n’est pas vraiment facile, on est pas soutenu par l’état, le marché est très limité en Suisse et en plus, le coût de la vie est très cher. Ici, il y a peu de taxes et d’impôts, contrairement à la France, je crois, mais nous ne bénéficions d’aucune aide financière ou autre. Par contre, on est assez libre si on est prêt à prendre des risques.

Par rapport à l’Europe, le désavantage est que la Suisse ne fait pas partie de la Communauté Européenne, donc les clients étrangers paient les taxes à l’importation dans leur pays d’origine. Heureusement, il y a beaucoup de musiciens formés en Suisse et surtout beaucoup de batteurs.

 

TOB : Qui sont tes clients ? D’où viennent-ils ?

 

 

AL : La plupart de mes clients sont des amateurs de niveau élevé, des profs et des musiciens qui jouent souvent en public. De temps en temps, il y a des pros.

Je vends essentiellement en Suisse Alémanique, en 2ème position, en Suisse romande, en 3e, en Allemagne, bien que le marché allemand n’est plus ce qu’il était, le pouvoir d’achat des allemands a bien baissé, ces dernières années. En 4, dans d’autres pays européens et en 5 en France. C’est assez récent, la clientèle française, depuis 2 ou 3 ans, mais elle est de plus en plus nombreuse.

 

TOB : Comment le marché de la batterie custom a t’il évolué, ces 15 dernières années ?

 

AL : De manière générale, le marché de la batterie s’est beaucoup développé. En fait, c’est DW qui a commencé à faire bouger les choses au début des années 80’s. Le niveau de qualité des batteries, y compris les  »bon marché », a beaucoup progressé ces 15 dernières années.

En ce qui concerne le  »Custom », je suis très optimiste pour l’avenir, les gens commencent à en avoir assez des produits asiatiques uniformes. Ils préfèrent de plus en plus des instruments personnalisés de haute qualité. C’est comparable avec le secteur automobile ou l’horlogerie.

 

TOB : La dernière et traditionnelle question de  »La Toile des Batteurs » : si tu pouvais inviter quelqu’un, vivant ou mort, avec qui irais-tu boire un coup ?

 

AL : Pour boire un coup !! Avec Pierre Richard !! J’ai déjà goûté son vin !! Et dans le domaine de la musique, avec Buddy Rich !!

 

TOB : Merci beaucoup pour ton accueil et ta disponibilité et à très bientôt !

 

Epilogue

 

 

Voilà une rencontre comme nous les aimons sur  »La Toile des Batteurs ». André est un véritable passionné, généreux, avide de montrer son travail et de partager son savoir. Avec l’aide de son équipe, il propose des instruments de grande facture, de véritables bijoux. La qualité de fabrication, de finition et la sonorité sont véritablement exceptionnelles.

 

 

 

Nous sommes repartis vers la France … la tête pleine de souvenirs, et un peu fatigués aussi il faut l’avouer. Nous avons eu la chance de croiser la route d’un passionné de batterie, de musique, imaginatif, et très sympathique !

 

 

Merci beaucoup André, pour l’accueil que tu nous as réservé. Ca fait toujours chaud au coeur de voir comment les vrais passionnés savent accueillir de simples gens comme nous, membres d’une association gérant un site internet sans prétention autre que celle de se faire plaisir !

 

 

C’est rafraichissant de rencontrer des artisans qui vivent leur métier comme une chance, comme un bonheur, bien loin des marchands de conteneurs remplis de centaines de batterie en provenance d’Asie …

 

 

Bref, une superbe rencontre tobienne, pleine de chaleur humaine et de musique !

 

 

Le site de Lauper Drums : http://www.lauperdrums.ch/

 

 

Dossier réalisé par Prunel70, Fabio, Cédric et Plume – Avril à Juillet 2007

 

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